Actes du FRIBOURG du 17 au 20 sept. 2013

Mot du président

Mot du président Fribourg 2013

Chers membres de la CRoTCES,
Chers lecteurs,

Le 86ème séminaire de la CRoTCES a réuni plus de 80 participants en ville de Fribourg sur le thème de la citoyenneté à l’école et du développement durable. Les actes que vous tenez dans vos mains vous donneront un large aperçu des conférences et des échanges qui se sont déroulés dans d’excellentes conditions grâce au travail de grande qualité des organisateurs fribourgeois.

Les quatre conférenciers, par leurs expériences et leurs compétences, ont su capter l’attention des participants et, grâce à leur complémentarité, aborder les thématiques du séminaire sous des angles différents.

La formation continue des chefs d’établissements et les séminaires de la CRoTCES en particulier sont d’excellentes occasions de prendre du recul par rapport à nos pratiques quotidiennes. Les thématiques et les conférenciers ont permis cette prise de distance et invité les participants à faire preuve de réflexivité, c’est-à-dire ce moment où l’esprit cesse d’affirmer et se demande si ce qu’il pense est vrai ou faux…

Les séminaires de la CRoTCES sont également des moments riches de convivialité par les échanges entre participants de suisse latine. Les particularités de nos différents systèmes éducatifs, les défis et les expériences des uns et des autres ont alimenté les ateliers et nombreuses discussions et resteront dans les esprits de tous les membres qui ont fait le très bon choix de participer au séminaire de Fribourg.

Je vous souhaite à tous une excellente lecture et me réjouis, chers membres de la CRoTCES, de vous retrouver nombreux à nos prochains séminaires.

Christian Berdoz
Président


 

Mot de Pascal Corminbœuf
Bonjours à toutes et à tous.

Je n’ai jamais eu la prétention d’être un modèle, mais comme on m’a demandé un témoignage alors je vais le faire tout simplement à ma façon.

C’est vrai que c’est un plaisir de me retrouver dans ce milieu qui a été le mien il y a fort longtemps. J’ai presque envie de vous dire que je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître, parce que mes élèves sont aujourd’hui à la retraite. J’en ai croisé un ou deux. J’ai eu la chance, la bonne surprise d’avoir, il y a quelques mois, les 19 élèves de la classe dont j’étais le maître de classe, qui m’a invité à une réunion, et puis les 19 étaient toujours là. Un, on croyait qu’il avait disparu, il avait simplement changé de nom. Puis j’avais une petite surprise pour eux : je leur ai fait une rédaction avec comme titre : « 20ans » et je ne leur avais jamais rendu la rédaction. Alors je la leur ai rendue 46 ans après. C’était pas mal. Je ne l’avais pas corrigée. Il y a un type qui a réveillé sa femme en rentrant à minuit, puis qui lui a dit : « maintenant je sais pourquoi je vais toutes les années en Afrique », à 13 ans, il voulait être explorateur. Mais il ne se rappelait pas du tout de cette histoire là. C’est juste une petite anecdote.

Alors j’ai enseigné en soixante, entre 64 et 66 à Estavayer, à l’école secondaire, avec Jean-Marie Pidoud comme directeur, et puis ensuite de 66 à 68 à Domdidier, avec un grand ami, un maître qui s’appelait Armand Fontaine. Et c’est vrai que je viens d’une famille où mon papa a quitté l’école à 11 ans et demie à cause de la grippe espagnole en 18, et il s’est entièrement formé lui-même. Mais pas dans les livres parce qu’à la maison on avait deux livres : un, c’était le dictionnaire et l’autre c’était un livre qui s’appelle « je sais tout ». C’était en 1946 , je l’ai toujours. C’est comme ça qu’on on se faisait sa culture quand on n’avait pas eu la chance de faire des études.

Je vous disais que c’est un temps que probablement vous n’avez pas connu. En première commerciale à Estavayer, en 1A, j’avais 43 élèves et en 1B 41. Si je faisais une rédaction ça m’en faisait 84 à corriger, une dictée aussi. Mais c’est vrai que c’était l’époque où l’école secondaire n’était pas encore obligatoire. Et on avait quand même une certaine homogénéité dans les classes.

Et puis il y avait une particularité que j’avais bien appréciée, c’est qu’on avait un peu plus d’heures d’enseignement qu’aujourd’hui ; et puis on avait 2 heures qu’on se partageait avec le curé de l’époque qui s’appelaient « heures de religion et de culture ». Et moi, j’avais droit à une heure et lui une heure. Et dans cette heure à laquelle « j’avais droit » comme maître de classe, on faisait l’heure des questions qui étaient déposées dans une boîte aux lettres où les élèves pouvaient s’intéresser à tous les sujets et on essayait d’y répondre et ça faisait aussi partie de cette éducation à la citoyenneté puisque qu’on parlait des questions personnelles et de société : c’était très intéressant.

Trois petites anecdotes… A l’époque, ce qu’on appelait l’instruction civique, était donnée à l’école secondaire par le préfet du district. Et c’était en deuxième année, littéraire ou commerciale, qu’on réunissait tout le monde à la Salle des Oeuvres à Estavayer et le préfet en charge venait donner ce qu’on appelait l’instruction civique. Je ne vous explique pas que c’était politiquement un peu monocolore parce que le préfet fribourgeois de l’époque était nommé par le Gouvernement qui était majoritairement Conservateur (aujourd’hui PDC). Nous apprenions quand même ce qu’il fallait comme ingrédients de base pour mieux comprendre le fonctionnement de la société. Deuxième anecdote : en 6ème année au Collège St-Michel, en classe de rhétorique, on pouvait choisir un sujet libre de discours comme on l’appelait. J’avais fait un plaidoyer contre l’immixtion de la politique dans le sport. Je crois que c’est toujours d’actualité, 51 ans plus tard !! Et puis au 1er août 68, l’année où j’ai objecté pour refus de l’école de sous-off, j’avais obtenu dans ma commune, c’est assez étonnant, 20’ pour parler de la Suisse ouverte sur le monde. Et puis comme d’habitude les jeunes enthousiastes le font, j’avais dépassé mon temps de parole. On m’avait donné 20’ et je crois qu’à la 24ème minute, c’est le Colonel qui attendait pour faire le discours officiel qui a été enlever la prise parce que j’avais exagéré. Après je vous explique pas le discours qui a suivi. C’était pas tout à fait la même actualité que celle que j’avais essayé de présenter. Voilà.

Vous l’aurez compris, j’ai toujours été préoccupé par ce qu’on appelle en grec la polis, la ville qui organise la vie en société et j’ai été marqué très tôt par l’absentéisme ou le manque d’intérêt ou de curiosité qu’on a souvent dans les communes où moi j’avais constaté que c’était souvent des comités de parti qui tiraient les ficelles. C’est pour ça qu’on avait créé ce qu’on appela un mouvement d’action communale où tous les hommes, à l’époque, puisque il n’y avait que les hommes qui avaient le droite de vote, pouvaient se mettre en liste sans appartenance politique déclarée. Avaient ceux qui ne voulaient pas prendre d’étiquette de parti, on avait réussi un parcours assez intéressant avec à un moment donné le tiers des élus soit à l’exécutif soit au législatif, législatif communal qu’on avait d’ailleurs introduit pour l’occasion. Et avec ça on a revivifié pas mal la vie communale. Pour illustrer les conséquences de l’absentéisme, jr vous donne cet exemple : il y a une chose qui m’avait vraiment frappée, dans une élection complémentaire à la ville de Lausanne : on avait eu 26% de participation. C’était l’époque où on avait déjà, notamment à Lausanne, plus de 50% des élèves qui étaient d’origine étrangère. Et je me disais, si on fait le décompte à rebours sur une classe de 24 élèves, 60% d’étrangers, il reste plus que 10 élèves suisses, à l’époque il n’y avait pas eu dans le canton de Vaud comme dans le canton de Fribourg le droit de vote au niveau communal. Et si sur les 10 Suisses vous n’en avez que 28% dont les parents votent, ça veut dire qu’il n’y a que trois sur 24 qui entendent parler de politique à la maison probablement ou bien alors, on peut imaginer qu’à la maison parfois on parle beaucoup mais on ne va pas voter. Mais c’est quelque chose qui m’avait vraiment toujours poursuivi.

Et puis comme c’est une chose connue et que j’assume, vous savez que j’ai été objecteur et que je le suis toujours. Pour revenir un instant la dessus, après mes 200 jours de service militaire que j’ai bien aimés, j’ai refusé une école de sous-off, j’ai eu 5 mois d’emprisonnement avec sursis. J’ai été condamné comme orgueilleux, présomptueux, asocial alors que j’étais capitaine de l’équipe de foot de mon village en deuxième ligue, président du choeur mixte, j’étais dans 5 sociétés… Donc c’était assez étonnant comme motif de condamnation. C’était plus dur pour mes parents que pour moi, mais je ne voulais pas être gradé, comme on disait à l’époque, mais je n’avais pas refusé l’école de recrue, ni les 4 premiers cours de répétition parce que j’aimais pas beaucoup l’effort physique. Et puis ensuite ça m’a amené à refuser le cours suivant si bien que le sursis est tombé et j’ai eu un mois supplémentaire… si bien que j’ai fait mes 180 jours au pénitencier de Bellechasse, où j’ai même écrit une pièce de théâtre à 3 personnages : le directeur, le gardien et le prisonnier. A la fin de la pièce le directeur était devenu prisonnier, le gardien se retrouvait directeur et le prisonnier… gardien. C’était assez marrant à jouer tout ça à l’intérieur du pénitencier.

Mais quand j’ai objecté ! Une petite histoire intéressante peut-être, peut-être que les Broyards s’en souviennent. J’enseignais en même que Jean-Marie Barras qui est devenu après inspecteur scolaire, puis directeur de l’école normale. C’était le frère du brigadier Raphaël Barras, l’auditeur en chef de l’armée. Jean-Marie se faisait beaucoup de soucis pour moi, il était venu me trouver, avec son frère justement, pour me dire : « écoute Pascal, fais pas cette bêtise là, continue tu pourras devenir …. » – c’est authentique – « tu pourras devenir…euh… directeur de l’école secondaire dans quelques années et pourquoi pas conseiller d’Etat. » Authentique! Et puis si j’avais jamais rêvé à ça mais, bon… vingt-cinq ans après, par des chemins très détournés, on s’est retrouvé, par de longs chemins de traverse, à la case même qu’il m’avait souhaitée.

A l’époque j’étais plongé dans la dynamique de groupe, notamment dans les séminaires chez le professeur de Psychologie, l’Abbé Barbey. Je trouvais ça un peu…nul… ouais, ça ne me plaisait pas du tout parce que tout le monde était inattentif : il y avait un élève qui parlait, celui qui avait du préparer un exposé sur un sujet libre et puis tous les autres qui étaient plongés dans leurs bouquins. Un peu comme si vous regardez les parlements…….. Puis un beau jour quand ce fut mon tour j’ai dit : « maintenant je ne veux plus rien sur les tables » et on a fait un exercice de dynamique de groupe. Ça avait un peu…beaucoup… perturbé ce qui se faisait habituellement. Et après j’avais introduit ça dans mon enseignement : pendant les études surveillées, je plaçais un élève qui avait de la facilité toujours à côté d’un élève qui avait des difficultés. Et ils avaient le droit de communiquer à voix basse, mais pas de copier. J’avais introduit aussi toutes les 2 semaines un travail de groupe à 4 élèves : je tournais les bancs et ça constituait, toujours aussi bien répartis entre les élèves qui avaient plus de facilité et les autres, des équipes auxquelles je mettais la même évaluation. Donc ils avaient une note commune, ce qui permettait aux élèves qui avaient souvent des mauvaises notes de se rattraper, mais sans copier. Je faisais bien attention à ce qu’on puisse travailler et que vraiment l’élève en difficulté, ou avec moins de facilité, puisse apprendre quelque chose. Et ça permettait de rattraper ou le retard ou l’incompréhension. Jean-Marie Pidoud qui était mon directeur à l’époque m’avait demandé de lui faire un petit topo là-dessus et c’était une des conséquences de cette fameuse dynamique de groupe qui m’avait été apprise par une psychologue brésilienne.

Mon oncle qui était curé et qui avait participé au congrès eucharistique de Rio en 54, s’était lié d’amitié avec une dame remarquable : Maria Junqueira qui avait écrit de nombreux livre. Un de ces livres que je possède toujours s’appelle « Devenir citoyen et chrétien ». A l’époque bien sûr, dans les années 50 et 60, c’était plus orienté qu’aujourd’hui. Mais je trouvais qu’il y avait là une méthode d’éducation à la citoyenneté, qu’on n’appelait pas comme ça à l’époque, on parlait toujours d’instruction civique, mais qui était intéressante parce que c’était une approche comme nous l’a dit Jacques de Coulon ce matin.

On ne peut pas éduquer sans éduquer à la citoyenneté. Alors ce sont des épisodes ou des rencontres qui m’ont marqué.

Quand je suis retourné à la ferme après mes 4 ans d’enseignement, mon père était un peu déçu puisque j’avais pu faire les études que lui n’avait pas pu faire mais en même temps, comme il était seul 62 ans sur l’exploitation, il était rassuré que ça continue.

Moi j’ai eu beaucoup d’indignations, vous l’aurez compris, j’ai côtoyé des gens dont on parle beaucoup aujourd’hui. A Bellechasse, ce qui m’avait terrorisé, c’est que l’un ou l’autre des violeurs allaient à la messe le dimanche, mais au bord de l’allée, uniquement pour voir les filles des gardiens qui étaient de l’autre côté. Alors je me disais : « mais qu’est-ce qu’ils vont faire quand ils ressortiront ? » C’est juste une remarque que je fais, pas du tout pour être populiste mais c’est quelque chose qui m’avait beaucoup marqué parce que je me disais et redisais sans cesse en les écoutant parler des femmes comme s’ils parlaient de bétail, « mais quand ils ressortiront, qu’est-ce qu’ils vont faire ? ».

Par ailleurs, j’ai beaucoup chanté et côtoyé de ce fait là des gens remarquables, l’Abbé Pierre par exemple. J’ai dit les textes de liaison devant lui une fois lors d’un concert. Je faisais partie d’un chœur de l’entraide pour les lépreux avec François Duc comme directeur. Et, quand je chante, ce que j’aime beaucoup, la musique m’aide à retenir des paroles qui m’ont nourries pour toute ma vie. Quand on a créé cette œuvre qui s’appelle « la Joie partagée », sur des textes de l’Abbé Pierre, de Raoul Follereau, « l’Apôtre des Lépreux » et de Charles Péguy où l’on chante « il ne faudra pas arriver trouver le bon Dieu les uns sans les autres », qu’est-ce qu’il nous dirait si nous arrivions les uns sans les autres ? C’était cette philosophie qui m’a guidé tout au long de ma vie, ou bien : « répartir avec amitié les richesses du monde, c’est prendre notre part à votre création, Seigneur, je voudrais tant aider les autres, tous les autres qui chancellent dans leur solitude… ». Ça c’est des choses qui m’ont poursuivi et que j’ai souvent utilisées dans mes discours, suivant les assemblées où je devais intervenir.

Et puis j’ai eu la chance de connaître Jean Villard-Gilles le chansonnier, le poète et j’ose même dire le prophète qui était venu fêté ses 80 ans à Domdidier dans mon village. Je ne peux pas m’empêcher de vous lire les paroles d’une chanson qui a 81 ans cette année et qui s’intitule « DOLLAR » :
De l’autre côté de l’Atlantique, dans la fabuleuse Amérique brillait un éclair fantastique, le dollar. Il faisait rêver les gueux en loques, les marchands de soupes et les loufoques, dont le cerveau bat la breloque, le dollar. Et par milliers de la vieille Europe, quittant sa ferme, son échoppe ou les bas quartiers interloques, on part.

Ayant vendu jusqu’à sa chemise, on met le cap sur la terre promise, pour voir le dieu dollar dans son église. Le dieu dollar.

On devient marteau. Dans leur folie, les hommes n’ont plus qu’une seule envie, un suprême désir dans la vie : de l’or. S’ils écoutaient par tout le monde, on en sèmerait à la ronde, au fond de la terre profonde encore. On en nourrirait sans relâche les chèvres, les brebis et les vaches, afin qu’au lieu de lait, elles crachent de l’or. De l’or partout, de l’or liquide, de l’or en gaz, de l’or solide. Plein les cerveaux, et plein les bides, encore, encore. Mais sous un ciel de cendres, vous verrez un soir le vieux dollar redescendre du haut de son perchoir et devant ces machines, sans comprendre encore, l’homme crever de famine, sous les montagnes d’or.

Et cette chanson est de 1932 et…de demain matin…. Et ça ma toujours marqué.

Parce que, comme je vous l’ai dit, ce sont des textes qui ne vieillissent pas, et il y en a d’autres. Par exemple, j’ai eu la chance aussi de rencontrer Albert Jacquard ; il était venu faire une conférence à l’Ecole normale à Fribourg et on avait pas mal échangé. Les textes j’en ai déjà parlé, de l’abbé Kaelin, et puis d’Emile Gardaz, et puis j’ai lu pratiquement toutes les œuvres de Lanza del Vasto le Philosophe qui fit à pied le pèlerinage vers le Mahatma Gandhi aux Indes. J’avais même demandé à l’époque à mon professeur de philosophie le Père Emonet, si c’était orthodoxe. On fonctionnait encore comme ça à l’époque, et il m’avait répondu : « c’est orthodoxe, vous pouvez y aller ! ».

Et puis, après, dans mon activité, j’ai rencontré des gens assez extraordinaires, notamment l’Aga Khan chez Roger de Diesbach qui m’avait fait ce magnifique cadeau et l’Aga Khan m’avait dit : « ma religion est une religion de paix, ce qu’on en fait, c’est un drame ». Et je trouvais que, pour un musulman, dire ça c’était très fort ; et puis Boutros Boutros Galli, à la journée de l’Europe. Il m’a expliqué que on avait créé 3 générations de révoltés de plus en Palestine et il disait « quand les jeunes préfèrent se faire sauter plutôt que de vivre, c’est nous qui devons nous poser des questions ».

Je trouvais que c’était intéressant de vous partager cela… voilà !

Je voudrais encore vous parler de la Suisse qui pourrait être un exemple sur le monde. J’ai trouvé dans mes lectures une lettre d’Einstein à un ami arabe, en 1931, où Einstein explique que la seule solution pour le Proche- Orient c’est la Suisse, avec ses cultures, ses langues et ses religions différentes. Je me dis, on en aura perdu du temps ! C’était en 1931…. !!!

Et ce sont ces richesses là qui m’ont nourri. Et il y a aussi un petit bouquin qui s’appelle « La part du diable », de Denis de Rougemont qui a été écrit en 42 à New-York, où il montre que la tour de Babel était en train de se répéter en Europe. En 1942.. !!! C’est assez étonnant. Et il montre que les jargons, dans chaque discipline, font qu’aujourd’hui on ne se comprend plus non plus entre spécialistes toujours plus « pointus » dans chacune des disciplines. Je trouvais assez intéressant cette image de la tour de Babel qu’on répéterait aujourd’hui.

Et puis j’ai beaucoup lu, en général toujours des choses qui me remettaient en question. Un des livres qui m’a beaucoup marqué ces dernières années c’est « la Stratégie du choc », de Naomi Klein, qui explique que ces électrochocs qu’on pratiquait au Canada et aux Etats-Unis dans les années 50, après McCarthy, on les a, après, fait subir aux pays eux-mêmes. Et c’est les Friedmans Boys, les élèves du professeur ultralibéral Friedman à Chicago, qui ont commencé à dire à Pinochet : tu dois diminuer chaque année de 50% le budget de l’éducation. Et puis après ils ont été lui dire que ça n’allait pas assez vite. Et puis après c’était l’Argentine, c’était le Brésil, puis l’Indonésie, puis après les héritiers de Friedman ont mis au monde le FMI. Cet ouvrage est un est un gros pavé de plus de 700 pages, mais je vous assure que c’est vertigineux ; et puis tout est prouvé et les notes en bas de page sont impressionnantes. C’est vrai qu’à l’époque on me disait souvent « Va, va à Moscou », parce que j’avais des idées qui dérangeaient un peu. Moi je répondais toujours : « c’est pas leur matérialisme ( celui des communistes) qui me fait peur, c’est le nôtre. » Et quand je pense que je disais ça il y a plus de 40 ans…. ça ne s’est pas beaucoup amélioré et ça a même empiré. .

Juste pour terminer là-dessus, je dis toujours que je n’étais pas un enfant de 1968 mais j’étais un enfant de 1961, 1963 et 1967, parce que c’est la date de parution des encycliques sociales. Ce sont les encycliques qui étaient des encycliques sociales et pas des encycliques moralisatrices. Et quand on va relire ça, on regrette que ça n’ait pas été davantage mis en application parce que là on parlait de solidarité entre les peuples. On a préféré, après, mettre l’accent sur la morale. Et c’est bien dommage, à mon avis.

Voilà, c’est avec ce bagage là que j’ai fait mes 42 ans de politique, 8 ans comme conseiller général à Domdidier. J’étais déjà conseiller général quand j’ai été condamné comme objecteur . La Liberté avait titré : conseiller général condamné à Domdidier. C’était ma condamnation militaire. Et puis après, 19 ans à l’exécutif, 6 ans syndic et 15 ans au conseil d’Etat. J’ai dit à Monsieur Couchepin que j’avais fait une année de plus que lui. Il n’a pas trop apprécié. Mais ça fait rien, on n’est pas au même niveau.

Pourtant je pense que c’est une belle aventure . Ce que j’ai aimé – je ne suis pas juriste – c’est refaire toutes les loi qui concernaient tous mes services ; mais j’ai surtout été actif dans les fusions de communes. Quand c’est arrivé, il y en avait 250, aujourd’hui il y en a 164, donc moins 86 communes. C’étaient des pèlerinages intéressants et vraiment, il y a bien des soirées qui ont duré jusqu’à minuit. Et puis je me rappelle d’une soirée dans l’Intyamon. Ceux qui ne voulaient pas fusionner étaient pour une fusion à 8 et ils étaient au moins sûrs que ça passerait pas. Et moi j’étais favorable à 2 fois 4 communes. Ils se bagarraient sur le nom parce qu’il y avait Albeuve qui voulait garder son nom. Les autres voulaient appeler Haut-Intyamon, les autres Bas-Intyamon. Je leur ai dit à minuit moins le quart, « Eh bien vous gardez le haut et le bas, et quand vous aurez fréquenté assez longtemps, vous enlèverez le haut et le bas ». Et ça avait fait une petite pirouette qui avait fait rire tout le monde. Puis on s’était bien retrouvé après pour boire un verre et les fusions se sont réalisées.

Et puis l’aventure que j’ai aimé faire, c’est la grande révision de la Constitution fribourgeoise, qui datait de 1857. Mes prédécesseurs au gouvernement en 1992 avaient mis cet projet au programme gouvernemental , et rien n’avait été fait dans ce domaine. Moi en 97, j’ai dit « si on le met dans le programme, on le fait. ». En 98 je suis arrivé avec un projet, et mes collègues ont dit « Oh mais dans ton comité de projet il y a pas assez de socialistes, pas assez de radicaux, il y a pas assez de etc…. »Là, j’ai piqué la mouche, ça m’arrive de temps en temps, je leur ai dit « Si vous ne voulez pas que je réalise ce que vous avez décidé que je devais faire en votre nom, je démissionne ce soir. Demain, je serai bien, mais pas vous ». Ils m’ont laissé faire, on a révisé la Constitution, et on a fait un bel exercice. C’est aussi en 1998, le 2 décembre,qu’ on a fait siéger 130 « députés » de 13 à16 ans des CO, des 19 CO du canton de Fribourg, élus par leurs pairs. Et il y avait là des propositions assez intéressantes ; je vous en lis seulement deux ou trois qui ont été débattues par les élèves en présence de tout le gouvernement in corpore. Il y avait par exemple le CO de Morat qui avait proposé de réduire l’importance des branches dites principales et d’augmenter les heures consacrées aux disciplines artistiques. Celle de l’école du Gibloux : « nous proposons de réduire le tarif des transports publics pour les étudiants et les apprentis ». Le CO de Wünnewil : « nous aimerions que l’état prévoie un article d’aide et de soutien pour les personnes toxicomanes ». Il y avait aussi Chiètres : « toute personne âgée de 16 ans révolus a le droit de conduire une voiture en étant accompagnée d’une personne qui a son permis depuis au moins dix ans ». Ca, ça a été refusé, par la Constituante des jeunes. Le Conseil d’Etat était assez étonné. Par exemple les droits civiques à

16 ans! Tiens, je pense que ça intéressera Mme Awais : L’Ecole libre Publique de Fribourg avait proposé : « nous souhaitons qu’un chapitre des droits de l’homme, des droits de l’enfant soit particulièrement mentionné. Chaque enfant a le droit d’être protégé contre la cruauté et les sévices d’ordre physique, morale et sexuel ». Et le CO de Jolimont, où Philippe Jean est directeur, avait proposé : « l’Etat protège l’enfant de la violence et de l’exploitation. L’enfant agressé a le droit de porter plainte sans risque et doit être protégé contre les représailles ». Et puis, il y avait encore Jeunesse et Citoyenneté : « ont le droit de vote toutes les Fribourgeoises et Fribourgeois qui ont 16 ans révolus. Un Parlement des Jeunes de 18 à 25 ans a été mis sur pied à la suite de cette Constituante des Jeunes. Il est élu par tous les jeunes de cette même catégorie d’âge pour une période d’une année et se réuni au moins 4 fois l’an. Il y avait également la création d’un ou de plusieurs organes de consultations des jeunes sur la place politique, et la proposition que 10% des sièges du Grand Conseil soient réservés aux députés de moins de 25 ans.

La proposition du droit de vote à 16 ans a été refusée par la Constituante des jeunes, qui avaient entre 14 et 16 ans. C’était assez étonnant ! Nous, on était surpris mais on avait fait un exercice très intéressant. Après les débats de la Constituante des Jeunes qui avaient duré plus de 5 heures, on a été manger avec tous ces jeunes. La Constituante était présidée par la présidente du Grand Conseil, Mme Irmgard Jungo et donc on avait fait les choses de manière très sérieuse. Et c’était, à mon avis, un bon exercice, qu’il aurait fallu bien sûr pouvoir répéter, mais voilà une chose avec laquelle j’ai eu du plaisir de collaborer.

Et puis comme on vient de le dire, le Conseil des Jeunes a été créé en 98 justement après tout cela. Et ils ont notamment travailler à rédiger un rapport très circonstancié sur leur fonctionnement pendant 8 ans. Ce rapport a été transmis par le Conseil d’Etat au Grand Conseil sans en retrancher une ligne et fut bien apprécié des députés. . Il y avait beaucoup de propositions pour l’éducation à la citoyenneté. Tout ça fait partie des actes officiels du Grand Conseil. En 2012, il y a eu un postulat. Je n’étais plus en fonction, mais la réponse m’a intéressée, et ça devrait vous intéresser.

Votre séminaire est consacré à l’éveil à la citoyenneté, et il y a dans la réponse au postulat de la Députée Parissima Vez toute la description de ce qui figure dans le PER. Et il y a parfois des choses que vous connaissez mais qui me laissent très perplexe. Quand on voit les termes employés dans le PER, c’est très beau mais des fois j’ai l’impression que même des adultes ne s’y retrouveraient pas. Et moi qui ai été en charge des naturalisations, je me demande combien de Suisses réussiraient l’examen de passage qu’on fait subir aux quelques centaines de naturalisés chaque année. En tout cas chaque fois que j’en parle il y a de nombreux amis qui me disent :« mais moi je l’aurais loupé cet examen !! » Parce qu’on emploie des termes assez précis quand même. Il s’agit de permettre à l’élève d’acquérir un certain nombre de connaissances qui doivent l’amener à comprendre l’organisation de la société, de ses institutions, sur les plans tant local, cantonal, national, qu’international afin de pouvoir s’y engager en connaissance de ses droits et de ses devoirs. Je rappelle que cela concerne les élèves dont vous êtes en charge. Vous les directeurs de CO. Ce qui y est prévu c’est de permettre à l’élève de s’impliquer de manière citoyenne dans l’école, notamment à travers les structures participatives : conseil des classes, conseil d’écoles, ainsi qu’à travers l’organisation et la participation à différentes actions citoyennes: travaux d’intérêt public par exemples. Il s’agit de permettre à l’élève de prendre conscience que sa responsabilité citoyenne, c’est d’abord de se sentir concerné par son environnement proche puis progressivement de s’intéresser au grand village qu’est devenu la planète entière. Il y a des fois des choses que je trouve belles à dire, mais qui me rendent parfois un peu dubitatif. Et puis, quand on dit que, contrairement à aujourd’hui, il sera possible à l’avenir, de savoir ce qui se fait dans toutes les classes. En effet le corps enseignant devra tenir à jour tous ses outils de planification. Cela permettra également d’éviter les redondances dans les activités mises en place d’une classe et d’un enseignant à l’autre. Et ainsi pouvoir développer un projet de formation à l’éducation citoyenne plus cohérente. Le domaine SHS comprend l’histoire de la géographie et de la citoyenneté au primaire et il n’est pas prévu que la citoyenneté fasse l’objet d’un cours propre. Toutefois, des recommandations ont été émises à l’intention du corps enseignant pour qu’il intègre des éléments de citoyenneté dans les cours en s’appuyant dans la mesure du possible sur les thèmes liés à l’actualité. Tout cela me parait bien théorique et surtout porteur de complications administratives.

La dernière chose que j’ai notée se trouve à la page 9 du rapport où il est dit : « Il n’existe pas non plus de cours d’éducation à la citoyenneté dans les écoles de maturité professionnelle et commerciale. Toutefois, celle-ci est en grande partie contenue dans la branche « Economie et société ». On dit : « Il n’existe pas au gymnase de plage horaire dédiée à l’éducation à la citoyenneté ». Après, il y a une litote intéressante : « Ce détour par les plans d’étude indique que l’éducation à la citoyenneté n’est pas absente du secondaire 2. Relativement bien présente dans les écoles de commerce et de culture générale, elle est en revanche moins visible dans les classes gymnasiales. » Qu’en termes choisis tout cela est dit… Cela signifie que toute la responsabilité est sur vos épaules et comme je vais vous le dire après, je pense qu’on devrait rapprocher cette éducation à la citoyenneté du moment où on a le droit de vote. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire à votre niveau, mais j’ai l’impression que cet éloignement est parfois dommageable.

Je voudrais vous raconter une anecdote. Ma fille était en dernière année à Ste-Croix, elle me téléphone un matin et elle me dit : « Papi, la prof d’allemand et la prof d’anglais nous a dit que tous les politiciens étaient des faux culs. » Je lui ai dit : « Attends, j’arrive ». Et j’ai débarqué à Ste-Croix où je suis resté de 10h00 à 13h00.J’ai exigé que les 2 profs soient présentes et pas trop bien dans leurs baskets… On a mangé ensemble, et vers 12h45 on était en train de faire un règlement de l’école où les élèves avaient un droit de véto …..contre les décisions du Recteur ou de la Rectrice de l’époque, donc je leur ai dit qu’on risquait d’être un un peu mal parti. Mais, j’ai découvert des choses étonnantes. Cette classe comptait 24 élèves, 13 filles et 11 garçons, ils m’ont assuré – parce qu’on a bien discuté. Je leur ai expliqué un peu ce que je faisais. Et là, 23 élèves sur 24 m’ont assuré qu’ils allaient voter puisqu’ils étaient en âge de vote. Cela m’a aussi rassuré. On a beaucoup parlé de choses et d’autres, et je me disais que c’était un exercice qu’on devrait répéter plus souvent. C’est pour ça que j’ai le sentiment qu’on devrait comme je vous le disais avant, rapprocher cette éducation à la citoyenneté ou la continuer jusqu’à l’obtention du droit de vote. C’était un épisode assez intéressant.

Après il y a d’autres constats que je fais sur cette société, certains désespérés. L’un d’eux pourrait s’intituler « la fin de la nuance en politique ». Car, si vous êtes dans la nuance, vous n’avez aucune chance de passer à la télévision. Lorsque je dirigeais l’agriculture du canton de Fribourg, mon grand combat était de vouloir produire de la nourriture de qualité en vue de la santé du pays. J’ai toujours fait ce lien, devant des commissions du Conseil national et du Conseil des Etats. Certains étaient tout étonnés que je fasse ce lien, parce qu’ils ont pas compris que par exemple 3,5 milliards par année dans l’agriculture si ça donne des nourritures de qualité, ça peut épargner quelques-uns des 60 à 70 milliards qu’on met dans la santé. J’ai d’ailleurs une fois proposé à Pierre-Yves Maillard, mon Collègue VD Directeur de la Santé, qu’on débaptise nos départements respectifs et d’appeler le mien qui produisait de la nourriture le « Département de la santé » et celui qui s’occupe des hôpitaux, « Département des maladies ». Il a bien rigolé et il m’a dit « Tiens, ce n’est peut-être pas si faux. C’était pour embêter un peu quelqu’un que j’aime bien. Si je parle de la fin de la nuance c’est parce que j’ai quelques exemples. Jacques de Coulon parlait des débats où manifestement on n’écoute pas les réponses. Mais il n’y a pas que les débats. J’ai participé le 2 janvier 2009 au TJ chez Darius Rochebin. Il m’avait dit : « je vous prends à la table et vous commenterez l’actualité ». Il m’a laissé dire deux phrases sur les banques puisqu’on était juste dans le bilan 2008 avec Lehman Brothers. J’ai parlé du déni. J’ai dit, notre époque est dans le déni et j’ai parlé du retour des sophistes, car pour moi c’était évident. Après, tout d’un coup quelqu’un vient me tirer par la manche pour que je disparaisse de l’écran. Cinq minutes après il m’a repris pour que je redise une seule phrase où j’ai parlé de la démesure qui était en fait souvent citée par les Grecs. Cette démesure qui fait qu’on est en bonne partie dans l’explication de ce qui s’est passé dans la finance mondiale. Ca ne l’intéressait pas et mes réponses ne l’intéressaient pas. Et j’ai souvent l’impression que, même quand on est dans des émissions comme « Pardonnez-moi », le but est juste d’aller jusqu’au bout des questions que l’interviewer a écrites et c’est pas tellement dans les réponses. Alors il y a des fois où il y a des moments de grâce, je le reconnais.

Mais souvent, si vous regardez par exemple des émissions comme par exemple Infrarouge où je suis allé, Michel Zendali me dit – alors qu’il y avait Fernand Cuche en face et que nous nous étions rencontrés la veille et que Fernand m’avait dit : « on ne va pas s’étriper » ce que je m’étais bien gardé de dire à M. Zendali – « vous êtes trop copains vous deux, cette émission ne va pas marcher. Et puis, je m’excuse auprès de Philippe Jean, mais quand sa soeur, Romaine Jean qui était allée suivre l’émission en coulisse est revenue, elle dit à Zendali :

«Y a eu du sang, c’était bien», parce qu’on s’était bagarrés.

Mais voilà, il y a l’audimat. Je ne le critique pas, mais ce sont des choses que j’ai vécues. Une fois j’étais allé aussi à Genève pour un autre débat Infrarouge on m’avait dit : « Vous interviendrez pour la fin de l’émission. » Et puis tout d’un coup, alors que l’émission se déroulait, j’ai senti qu’on arrivait à la fin. J’avais des choses à dire et pourtant on ne me donnait pas la parole. Là, je m’étais levé ce qui les avait obligés à me laisser dire deux phrases. Mais cette fin de la nuance qui se vérifie beaucoup dans ce genre d’émission où il faut obéir à l’audimat sacré plutôt que renseigner le téléspectateur, là, je trouve que c’est dramatique parce que c’est souvent, et vous le savez mieux que moi, dans la nuance qu’on avance et je suis en bonne compagnie pour le dire. J’avais aussi fait une autre émission, je termine là-dessus, le Grand Oral avec Fatih Derder et Pascal Décaillet. A la fin ils m’ont dit : « Finalement on a parlé de tout autre chose que ce qu’on avait prévu parce que vous ne nous avez pas laissés faire. » On était parti dans des considérations qu’ils n’avaient pas prévues de discuter avec moi. Et je trouve que là il faut être suffisamment fort pour pouvoir bien orienter ou réorienter et c’est parfois bien dommage de se laisser manger tout cru..

On a parlé avant de la réaction d’un être humain dans un groupe – et vous le vivez tous les jours dans vos écoles

  • et moi j’ai là deux exemples qui m’avaient frappé. Denis de Rougemont, dans ses bouquins, décrit l’expérience vécue en Allemagne en 36 lorsqu’il était dans les stades. Au moment où Hitler apparaissait, il ne regardait pas Hitler il regardait les gens et étudiait ce phénomène de foule. Et moi j’ai fait ça une ou deux fois à la patinoire – je ne suis pas un fan de patinoire. Une fois j’étais à la patinoire avec 4 nièces de de 18 à 25 ans, des filles tout à fait polies et mesurées à l’ordinaire. Au moment où Gottéron marquait, je les regardais. Alors elles criaient tellement qu’elles étaient méconnaissables ! Cet enthousiasme, c’est sympa, mais c’est là que je me suis rappelé les commentaires de de Rougemont sur ce que peut devenir la foule quand elle réagit. Ce que je vous donne comme exemple n’est pas du tout péjoratif. Mais faites ça une fois quand vous êtes dans une patinoire : au lieu d’applaudir le but qui vient d’être marqué vous vous retournez et vous regardez les gens que vous connaissez. C’est intéressant de voir que ça peut aussi changer complètement l’approche. Et c’est là que j’ai envie de dire que ,par rapport à ce que j’exprimais avant sur la télévision, l’UDC a compris beaucoup de choses parce que l’UDC a décidé, tactiquement, d’être toujours seule dans un combat. Parce que lorsqu’on est à défendre une opinion, on a droit à 50% du temps de parole alors que tous les autres ensemble ont droit à 50%. C’est ce qui parfois à mon avis déséquilibre des débats. Et moi j’avais, avec mes collègues du Conseil d’Etat, une fois tous les 5 ans, l’occasion de rencontrer la direction de la télévision et de la radio. J’avais dit à mes collègues que je souhaitais faire quelques remarques notamment à Gilles Marchand et Gérard Tschopp. J’avais pris deux exemples. En 2002, débat sur l’entrée de la Suisse à l’ONU. Pendant que le Conseiller fédéral Joseph Deiss parlait, et pendant que l’ambassadeur de Suisse à New-York parlait, quelle était l’image qu’il y avait à la télévision ? C’était Oskar Freysinger qui sautait sur sa chaise. Donc pendant que Mr. Deiss parlait on montrait Freysinger. Et moi j’ai dit, ça c’est de la manipulation parce qu’avec ça on n’écoute plus les arguments étant donné que l’image est très très forte. Et puis j’avais été très fâché quand en 2002 à l’émission Forum, Pascal Décaillet avait parlé dans l’émission Forum, à 18 heures, dans les titres, du séisme politique genevois. Je vous explique le séisme: en 1998 aux élections au Grand Conseil l’UDC genevoise avait fait 7,4% des voix et il fallait 7,5% (quorum) pour avoir un député. En 2002, l’UDC genevoise fait 9,2%, soit une progression de 1,8%… et on parle de séisme politique ! Et qui fait-on venir à la radio romande pour commenter le séisme politique genevois ? Christoph Blocher himself. Et moi, alors que je respecte beaucoup les journalistes dont la plupart sont des amis – ils ne m’ont en tous cas pas tendu de croche-pattes – j’ai toujours été très direct avec eux et quand j’avais des commentaires à faire je les disais en off: « Je vous explique le contexte pour que vous compreniez mais vous ne l’écrivez pas ou vous ne me citez pas ». Ils ont toujours joué le jeu. Mais le pouvoir est quand même avec l’image, avec l’orientation, avec le choix des personnes qui viennent faire les commentaires ; c’est pour moi quand même très très important. Voilà quelques-unes de ces réflexions. La multiplication des intervenants est aussi une catastrophe qui empêchent les interlocuteurs de développer leurs arguments. Le meilleur est le clown ou celui ou celle qui distrait.

Et pourtant, j’ai beaucoup de questions qui restent. Je ne sais pas si ça vous intéresse, mais j’ai fait durant la dernière année de mon activité une réflexion qui s’appelle « Pouvoir et relations humaines » et je donne ça aussi dans le cadre des cours de philo pour cadres de l’Université de Fribourg. J’avais par exemple écrit – parce que je m’étais posé pas mal de questions – sur ce que ces 15 ans de gouvernement pouvaient avoir changé en moi. Ces questions je les avais avant de commencer mon action politique au Conseil d’Etat et je voulais savoir si ces 15 ans avaient changé ou biaisé mon regard . En voici quelques unes :

  • « Ne sommes-nous pas une fois de plus en pleine période de nouveaux sophismes avec les sophistes d’aujourd’hui qu’ils soient banquiers, philosophes, politiciens, grands distributeurs ou gourous ? »
  • « Que reste-t-il de l’Occident chrétien quand il n’est plus chrétien ? »
  • « La démocratie et le pouvoir sont-ils compatibles ? »
  • « Comment se tenir au milieu d’un microcosme politique qui prétend que la solidarité est à gauche et la responsabilité à droite ? »
  • « Pourquoi les anciennes civilisations et sociétés avaient-elles besoin de roi et d’empereur ? »
  • « Peut-on dans une société idéale se passer de chefs militaires, religieux et politiques ? »
  • « Comment pourrais-je vivre avec des collègues représentant des partis politiques ? »
  • « Ce qu’on appelle le pouvoir va-t-il me changer ? »
  • « L’autorité est-elle encore politique ou est-elle phagocytée par les nouveaux réseaux financiers et informatiques ? »

C’est ce genre de questions auxquelles j’ai essayé de répondre dans cette approche que je trouvais intéressante de faire. Je ne sais pas si c’est intéressant pour vous de le savoir. Mais j’ai l’intime conviction que ces 15 ans dans un Gouvernement cantonal ne m’ont pas apporté la conviction que notre monde se pose toujours les bonnes questions. L’avenir de la planète est tellement moins important qu’une réélection. Je me suis même parfois surpris à devenir moins fermé à la monarchie éclairée. Vous vous rendez compte….si les Français n’avaient plus d’élection présidentielle !!

Mais pour ce qui concerne les adolescents dont vous vous occupez, il n’y a pas vraiment non plus – et ça je le déplore – il n’y a plus comme il y avait chez nous à l’époque, des rites de passage. J’aime beaucoup ces rites de passage et j’ai toujours été très impressionné par ces sociétés dites anciennes où l’on part trois semaines avec les adultes et on a ces cérémonies initiatiques d’où l’on revient adulte. Chez nous, j’ai l’impression que le passage est toujours plus dilué et vous entendez aussi parler de ces éternels étudiants. Avant on avait au moins, soi chez les Réformés, soi chez les Catholiques, une espèce de passage à 15-16 ans où ça vous donnait par exemple le droit d’aller au bistrot. Mais ça ne vous rendait pas beaucoup plus adulte pour autant. Et je me suis toujours demandé si on devrait pas encore mieux valoriser – en tous cas je l’avais fait dans ma commune – ce passage où en tous cas vous héritez du droit de vote et vous héritez de responsabilités par rapport à la société.

On a parlé hier aussi brièvement d’avoir au moins une histoire des religions quand on voit l’abime de méconnaissance des personnages historiques et bibliques on peut se poser des questions. Il y avait eu un questionnaire en France où on arrivait à la conclusion que 70% des élèves en classe de baccalauréat ignoraient jusqu’aux noms des personnages de la Bible. Or ça ce n’est pas de la religion. C’est simplement une connaissance de nos racines qui est en train de manquer. Et là j’avais fait une conférence à l’Eglise Notre-Dame à Neuchâtel « l’action politique à la lumière des béatitudes ». Et j’avais quand même dit des choses qui m’avaient frappé et que peut-être je peux vous répercuter ici parce que j’ai toujours beaucoup aimé nourrir ou susciter certaines réflexions, vous l’aurez compris.

Albert Einstein a dit un jour : « Le problème ce n’est pas l’énergie atomique, c’est le cœur de l’homme. » Et quand je lis les réflexions que Dick Marty avait faites en quittant le Conseil des Etats après 4 législatures, je me dit que son constat est bougrement intéressant : « Je suis très inquiet. Le climat actuel me rappelle les années trente. Il y a de nombreuses dynamiques symétriques à l’œuvre comme la construction de l’image d’un ennemi commun, la crise financière, l’incertitude face à l’avenir ou encore l’incompréhension des changements à l’œuvre dans le monde. » Et ce pessimisme de Dick Marty dont j’apprécie le travail m’avait aussi marqué et je me dis que c’est quelque chose qui devrait aussi sous-tendre nos réflexions. Je pense que dans le monde il n’y a jamais eu autant d’hommes et de femmes de bonne volonté et il n’y a jamais eu autant de moyens de mettre en œuvre cette bonne volonté, mais on dirait qu’il y a des puissances occultes qui empêchent tout ça. Ceux d’entre vous qui ont lu le Rapport Lugano de Susan George se souviennent de la description de ces puissances occultes à l’œuvre dans le monde. Ce livre s’attelait à démontrer qu’en fait en dehors de tout ce qu’on aperçoit, il y a d’autres forces à l’œuvre et peut-être des forces qui ont des leviers impressionnants.

Cela peut ressembler parfois à des constats déprimants mais en même temps quand je sais ce qu’on disait des jeunes au temps de Platon, Socrate et Pythagore, j’ai encore de l’espoir. J’ai toujours dit que j’étais un pessimiste actif et dans mes nombreuses interventions j’ai toujours essayé de rendre les gens plus responsables. Par exemple, je me suis toujours demandé comment ont peut profiter d’une commune sans jamais s’engager soi-même. Comment on peut faire de sa commune une espèce de supermarché où l’on prend ce qui nous intéresse et nous rapporte alors que le reste du temps on rejette et on néglige ce qui demande effort et dévouement ? Quand j’étais syndic et qu’on me disait « vous la commune » moi je répondais toujours « toi la commune ! » Moi je suis là pour quelque temps seulement, peut-être pas dans ton intérêt particulier immédiat, mais pour rechercher l’intérêt de la collectivité et après ce sera peut-être toi qui prendras ma place. Et non pas cette dichotomie accusatrice :« Vous à Fribourg, Vous à Berne » ou « Vous au Conseil » comme on l’ entend souvent.

Un questionnement qui est le mien depuis longtemps doit probablement être partagé par les Directeurs que vous êtes…si votre charge vous en laisse le loisir. Quand j’observe une cour de récréation en en pleine action, je me dis « dire que dans cette cour, sur 100 élèves 55 n’iront pas voter ». C’est quand même assez étonnant. Pourquoi, tout d’un coup, on a cet appétit qui diminue ? Je me souviens que quand on a lancé le mouvement d’action communale à Domdidier en 1970 on avait eu 92,3% de participation aux élections communales. On avait sorti les grands-mères et les domestiques qui restaient, enfin tout le monde parce qu’il y avait un défi. Et aujourd’hui je constate, alors que j’ai fait pas mal de défense professionnelle au niveau de l’agriculture que j’aimais – je partais parfois des jours entiers quand il faisait beau et que j’aurais pu effectuer des travaux urgents., Quand je rentrais à la maison, je voyais mes voisins qui avaient fait pour eux tout le travail que je n’avais pas pu faire pendant la journée et je me disais « ils vont être payés au même prix que moi et ils s’engagent jamais ». Et vous connaissez ça partout et ça c’est quelque chose qui me frappe. C’est pour ça que je vous fais juste une petite confidence. J’ai des bons contacts avec les anciens Constituants fribourgeois. J’en ai vu deux hier soir parce qu’il y avait le Conseil des Etats qui était en course d’école aux Faverges et que j’ai eu le plaisir de leur présenter l’histoire des Faverges, le domaine viticole du canton de Fribourg. Mon ami Filippo Lombardi, le Président du Conseil des Etats et petit-fils de Georges Ducotterd, ancien Conseiller d’Etat FR qui a écrit le bouquin d’histoire sur les Faverges, voulait montrer à ses Collègues ce petit bijou cultivé d’abord par les moines cisterciens du Couvent d’Hauterive..

Il y avait aussi dans les invités Alain Berset et Simonetta Sommaruga comme anciens collègues, mais il y avait surtout et c’est ce qui m’a intéressé, deux anciens Constituants qui avaient fait leurs premières armes politiques à cette occasion. Alain Berset était le chef du groupe socialiste à la Constituante et Christian Levrat était président lors de la 3ème année des travaux de la Constituante où se sont négociés négocié tous les compromis. Ils m’ont expliqué hier soir, qu’à un moment donné, alors qu’on était sûr que la nouvelle Constitution ne passerait pas la rampe devant le peuple car il y avait d’un côté le droit de vote pour les étrangers (que la Droite ne voulait pas), il y avait la Gauche qui voulait beaucoup plus de social. Un jour Christian Levrat en a réuni deux par deux les présidents de tous les groupes politiques et ils se sont dit : « Qu’est-ce que nous à gauche on pourrait tolérer à propos des choses avec lesquelles ont est pas d’accord ? ». Ils ont demandé la même chose à la droite et Alain Berset m’a même dit : « J’ai voté contre mes convictions pour qu’il y ait égalité, pour que Christian Levrat puisse départager aussi contre ses convictions. J’ai appris ça cette semaine. Ils étaient donc déjà de fameux stratèges alors qu’ils étaient tout jeunes. C’est intéressant de voir que là on était dans la nuance et dans l’effort d’écouter l’autre même s’il n’était pas dans sa doxa. Et ça c’est quelque chose que j’aime bien et que j’ai toujours essayé de promouvoir.

Une chose qui me fait aimer ce pays, c’est que j’ai des amis qui sont Commandants de corps. Et ils acceptent que je sois objecteur et on parle d’égal à égal. Je suis ami avec Christophe Keckeis, André Blattmann, Dominique Andrey, avec Jacques Dousse, bref avec toute l’équipe. Mais ils connaissent ma position, moi je connais la leur, mais c’est ensemble qu’on construit ce pays. Et c’est ce qui me fait dire que j’ai une chance énorme. Moi j’ai payé mon dû. Les médecins voulaient me faire des certificats pour que je n’aille pas à l’armée, mais moi ça ne m’intéressait pas. Je voulais passer à travers et assumer. Et je peux vous dire en confidence qu’en 1998 on a fêté dans le canton de Fribourg une chose qu’on ne devrait jamais fêter, à savoir les 100 ans du pénitencier de Bellechasse. Un peu bizarre comme anniversaire vous me direz. Et au Conseil d’Etat nous devions composer la délégation. On pataugeait un peu, alors je tente une ouverture : « Si vous voulez, je peux vous servir de guide. » Léger malaise dans l’assistance aussi parce que bizarrement on s’était rendu compte que parmi tous mes collègues masculins j’étais celui qui avait effectué la deuxième plus grande quantité jours de service militaire. C’est bien la preuve que c’est facile d’être exempté et de passer par la petite porte pas fustigée celle là… !!

Je disais, avant mon intervention,à Jacques de Coulon que j’ai proposé hier soir à Alain Berset, Géraldine Savary, Luc Recordon, Simonetta Sommaruga, de faire un service obligatoire à 20 ans pour tous les Suisses, filles et garçons. Et là ce serait de nouveau un creuset, mais pas à 12% de la population comme aujourd’hui. C’est quelque chose qui m’a toujours motivé. J’ai participé à de nombreux débats sur le service civil, sur la preuve par l’acte. J’ai toujours été favorable à ça. Mais je trouve que si chaque jeune de ce pays devait donner 4 à 5 mois à vingt ans pour des activités que je n’ai pas besoin de vous décrire puisque vous les connaissez, on aurait aussi une éducation à la citoyenneté qui passerait par ce creuset qui cette fois en serait vraiment un. Ce sont mes convictions, c’est aussi pour cela que je continue à essayer de contribuer au débat démocratique dans ce pays et c’est pour ça que j’ai bien aimé venir partager mes convictions avec vous.

Alors voilà pour un tour d’horizon très personnel. Je suis volontiers comme on le dit à votre disposition pour tenter de répondre à des questions que vous auriez sur ce que je vous ai dit.

Je vous remercie de votre attention.